Quelques belles pages
Bonheur
« Il y a des grands mots qui sont comme des gros mots et que la pudeur conduit à ne pas employer.
BONHEUR est sans doute de ceux là.
Pourtant, je crois qu'on peut dire que tous les marins, malgré le temps contraire, les avaries et l'attente et parfois l'angoisse, ont eu du bonheur en mer.
Celui d'arriver, certes, mais aussi celui de partir, qui est peut-être le moment le plus émouvant, quand glisse le dernier tour mort de la dernière amarre à quai, celui de naviguer.
Choisir sa route, envoyer de la toile, la réduire, estimer le temps, calculer sa position, changer de route, renvoyer de la toile. Dormir, ne pas dormir.
Manger, réparer une écoute. Avoir les mains brûlées, sentir la sueur et le suint.
Une nuit, une aube, un jour, un soir, une fois, dix fois, vingt fois.
Voir le ciel changer et la mer.... »
La plainte du capitaine
Qu'elle était belle, ma frégate,
Lorsqu'elle voguait dans le vent!
Elle avait, au soleil levant,
Toutes les couleurs de l'agate;
Ses voiles luisaient le matin
Comme des ballons de satin;
Sa quille mince, longue et plate,
Portait deux bandes d'écarlat
Sur vingt-quatre canons cachés;
Ses mâts, en arrière penchés,
Paraissaient à demi-couchés.
Dix fois plus vive qu'un pirate,
En cent jours du Havre à Surate
Elle nous emporta souvent.
Qu'elle était belle, ma frégate,
Alfred de Vigny (La Plainte du capitaine
La pratique de la croisière
La pratique de la croisière
Lorsqu'on vient d'acheter un bateau, ou d'en faire construire un, l'on éprouve d'abord une satisfaction profonde que comprendront seuls ceux qui ont passé par là.
Il y a des bonheurs différents dans la vie, mais nous sommes sûr que celui qui consiste à mettre pour la première fois le pied à bord de son bateau doit être placé à un très haut degré dans les joies humaines
Cependant, à ce moment même surgissent les difficulté qui nous sépare de la véritable jouissance de notre nouvelle propriété.
Une croisière doit être d'abord préparée ; elle doit ensuite être exécutée dans de bonnes conditions.
Faute de ces soins pris « avant et pendant », bien des désillusions se sont produites.
A moins d'avoir le feu sacré, d'être, suivant une pittoresque expression, « né canard », l'on ne retournera pas sur l'eau si une première expérience vous a brutalement révélé certain côtés de la vie maritime
Joyeux matelot
Joyeux matelots
Qui cherchez la dune
Au milieux des flots
Montez dans la hune !
En montant à bord,
Vous montez naguère,
An pleure sur le port
Une tendre mère
De sa faible main
Salut elle donne
A son fils marin,
Qui part, l'abandonne,
Si son pauvre fils
Sauvé de l'orage,
Revient au pays,
Revient au rivage.
Et puis chaque matin
Après sa prière,
Elle dit : demain
Il verra sa mère !
Joyeux matelots
Qui cherchez la dune
Au milieux des flots,
Montez à la hune !
L'eau
Les poissons, les nageurs, les bateaux
Transforment l'eau.
L'eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche.
Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.
Mais l'eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu'elle porte
PAUL ELUARD